L'Observatoire des Dynamiques Foncières, Agraires et Forestières de Côte d'Ivoire

Qui sont les planteurs de cacao de Côte d’Ivoire ?

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Qui sont les planteurs de cacao de Côte d’Ivoire ? Tous les connaisseurs du secteur savent qu’il s’agit d’agriculture familiale avec un complément de main d’œuvre extérieure à la famille mais derrière ces termes d’exploitation familiale, que trouvons-nous ?

Bien des déclarations et notes dans les conférences internationales affirment le vieillissement des planteurs et des plantations, le désintérêt des jeunes envers le cacao, notamment en Côte d’Ivoire. Par ailleurs, le changement climatique et l’expansion des maladies du cacaoyer, notamment le swollen shoot, inquiètent l’Industrie. En mai 2016, lors de la conférence internationale organisée en République Dominicaine par l’ICCO (Institut international du cacao), les multinationales du chocolat annonçaient un déclin rapide de la production mondiale si rien n’était fait. Pourtant, le cacao a continué à affluer et le cours mondial s’est effondré en 2016. De fait, c’est précisément dans ce contexte de désinformation, lors de la campagne de 2016-2017, que la Côte d’Ivoire passe le seuil étonnant de 2 000 000 tonnes par an Ainsi, malgré les réalités du changement climatique et de l’expansion du swollen shoot, et bien que le pays ait littéralement consommé sa rente forêt, la Côte d’Ivoire reste de loin le 1er producteur mondial. Un tel exploit signifierait alors que les vieux planteurs et les vieilles plantations sont remarquablement efficaces.

L’objectif de ce document est donc de démystifier un certain nombre d’idées reçues tel le vieillissement marqué des planteurs et des plantations dans tout le pays, mais surtout de montrer les évolutions des caractéristiques des planteurs et de leurs exploitations en relation avec leur environnement au cours de ces 20 dernières années.

Sur le plan de la méthode, en particulier pour ce qui concerne l’âge des planteurs et la structure d’âge de la population, nous mobilisons plusieurs études conduites sur quatre décennies dans le cadre de programmes de recherche du CIRAD et d’une ONG. Les premières enquêtes datent du début des années 1980, dans différents villages, dont les résultats sont comparés à ceux obtenus dans les années 2010. Nous résumons ensuite les résultats d’une enquête faite en 2001 pour le compte de la société Dreyfus pour caractériser les exploitations de l’époque. Mais le principal outil utilisé pour répondre à la question est une large enquête conduite en 2015 sur 8 sites du pays, auprès de 300 exploitations, dans le cadre de la convention CIRAD-AFD. Enfin, quelques enquêtes qualitatives conduites en 2019 dans une partie des 8 sites permettent de repérer les changements les plus récents.

Nous observons à la fois une continuité et bien des changements entre les planteurs de cacao de 2000 et ceux de 2015-2020.

Sur la période 2015-2020, les femmes ont encore peu accès à la terre et au statut de planteur. En dépit de quelques mouvements d’émancipation, elles représentent moins de 6 % des planteurs de cacao. Le planteur « moyen » est donc un homme. Il est à peine plus âgé qu’en 2000, autour de 45 ans. Son niveau d’éducation est toujours aussi faible, au moins parmi les migrants. Sa charge de famille est forte : entre 8 et 10 personnes à nourrir et entretenir en moyenne. Le planteur a de plus en plus de chances d’appartenir à une famille de migrants, mais il est de moins en moins migrant lui-même, puisque de plus en plus de seconde génération. Qu’il soit de première ou seconde génération, ce “planteur moyen” a de plus en plus de chances d’être originaire du Burkina Faso.

Tous les migrants de première génération devaient négocier la terre avec les autochtones. La transaction prenait la forme de « dons/ventes » sous régime de tutorat. En 2015-2020, la situation foncière du planteur se complexifie avec l’arrivée de la seconde génération dans toutes les communautés. La seconde génération d’autochtones se divise plus ou moins en deux groupes, ceux qui se lancent vraiment dans une plantation de cacaoyers (et d’hévéas) et ceux qui cherchent surtout à récupérer une partie de la terre cédée par leurs parents avec l’objectif de la revendre à de nouveaux arrivants. La deuxième génération des migrants d’origine baoulé se scinde aussi entre ceux qui abandonnent et dilapident le patrimoine hérité, et ceux qui tentent de résister. Sauf exception, qu’ils soient de 1re ou 27ème génération, les «migrants » d’origine étrangère, principalement Burkinabé, tendent à monopoliser le marché foncier et continuent leur ascension démographique et sociale. Ils dominent désormais le secteur du cacao de la Côte d’Ivoire.

Une quatrième catégorie de planteurs émerge avec les professions venues de la ville pour participer à la course à la terre, tardivement mais significativement de par leurs capitaux disponibles. Mais, dans l’ensemble, ces planteurs sont plus attirés par l’hévéa (au moins jusqu’en 2012 avant l’effondrement du prix du caoutchouc) et par le palmier à huile.

Le mode d’accès au foncier s’est transformé avec une domination des héritages de plantations et l’essor des contrats de planter-partager (cession d’une parcelle par un bailleur, défrichée et plantée par un preneur, partagée entre les deux partenaires lorsque la plantation entre en production), sans oublier des « mises/prises en garantie » (mise en gage d’une plantation en production pendant 1 à 5 ans contre paiement d’une somme forfaitaire [sans remboursement, donc proche du principe de location mais souvent à des montants très défavorables au cédant]).

La surface agricole et sa superficie en cacao diminue par rapport à celle de leurs parents (moyenne évoluant de 5-6 ha en 2000 vers 4 ha en 2015-2020) mais le patrimoine de culture pérenne a des chances d’être plus diversifié (quasi-disparition des caféiers mais apparition de l’hévéa, de palmiers dans certaines régions, et anacardiers en cours de « descente » vers le Sud). Alors que la première génération se désintéressait des bas-fonds, ces derniers deviennent un nouvel enjeu foncier et économique pour la seconde génération qui en dépend pour la culture du riz, contribuant à sa sécurité alimentaire et à ses revenus.

L’élevage et les activités non agricoles diversifient également les revenus. Le planteur peut avoir souvent deux espaces économiques, au point d’être parfois absentéiste de la plantation de cacao.

Raréfaction du travail, arbitrage entre main-d’œuvre et intrants de plus en plus en faveur des intrants : le recours du planteur à la main-d’œuvre contractuelle permanente ou semi-permanente (métayers abusa, annuels) a considérablement diminué. Le planteur doit compter beaucoup plus sur sa main-d’œuvre familiale et sur des associations de travail. En même temps, la main-d’œuvre familiale n’est plus disposée à travailler gratuitement 3 ou 4 ans comme cela se passait encore en 2000. En 2020, un cousin, un frère ou un fils demande désormais une forme de rémunération, par exemple en métayage abusa.

La baisse de la main-d’œuvre contractuelle s’explique d’abord par la diminution des flux d’immigration vers les régions de cacaoyères vieillissantes et saturées, moins attractives pour les migrants. Mais elle s’explique aussi par le besoin croissant d’introduire des intrants coûteux dans le système, impliquant des arbitrages entre travail et capital. La substitution de capital au travail est structurelle. En effet, l’adoption d’intrants chimiques, engrais minéral, pesticides, herbicides (ces derniers devenus incontournables pour le champ de riz en bas-fonds et pour la replantation cacaoyère) et celle d’intrants biologiques tels que la fiente de poulet, émergent puis augmentent significativement au cours des vingt dernières années. Pour autant, cette augmentation ne suffit pas toujours à compenser une baisse structurelle des rendements des cacaoyers, du fait des effets cumulés et interactifs de la déforestation, de la quasi-monoculture pendant 40 ans, du changement climatique, de la montée en puissance du swollen shoot.

Ainsi, cette maladie et les sécheresses récurrentes déclenchent de multiples stratégies : certains augmentent les engrais chimiques et/ou les traitements insecticides ; certains tentent de renforcer les cacaoyers avec la fiente de poulet ou les coques de cabosses appliquées autour des troncs. La majorité diversifie vers l’hévéa et plus récemment l’anacardier.

Des planteurs déjà pauvres en 2000, sont toujours globalement pauvres en 2020, mais quelques éléments permettent parfois d’améliorer leur niveau de vie : en complément de la baisse des rendements, le déclin des prix au producteur depuis 1988 et la nécessité croissante des intrants contribuent à l’affaiblissement des revenus. Néanmoins, nous observons aussi des améliorations, grâce à la chute de prix de biens d’équipement comme les motos et les panneaux solaires, voire des télévisions, et bien sûr des téléphones cellulaires. Ces téléphones jouent un rôle croissant dans la gestion de l’exploitation à distance. L’apparition des tricycles à moteur facilite également la connexion des planteurs avec le marché. L’habitat s’est également amélioré avec au moins des tôles sur le toit.

Confiance et inquiétudes : les planteurs ont des raisons objectives de s’inquiéter de la dégradation de leurs revenus, minant leurs capacités d’investissement face au changement climatique et à la dégradation du milieu telle que la baisse de fertilité, la maladie du swollen shoot, etc. Ils s’inquiètent aussi du manque de travailleurs. Enfin, les contraintes en terre évoluent avec son lot de conflits au sein de l’agriculture familiale mais aussi avec l’arrivée de nouveaux acteurs (y compris ceux venus de la ville). Les questions de sécurité alimentaire s’accroissent mais les planteurs trouvent des arrangements institutionnels pour se faire prêter ou louer de la terre et ne les placent pas encore au sommet de leurs contraintes.

Une diversification en marche : en dépit de toutes ces difficultés et inquiétudes, les planteurs continuent de pousser la Côte d’Ivoire à des records de production historiques, surtout par la création de nouvelles exploitations, par la croissance démographique interne dans le domaine rural (notamment par héritage), par ces nouveaux contrats de planter-partager, de « planter-céder », avec des tentatives de réinvestissement diversifiés, et surtout par des migrations massives dans les dernières poches de forêts « classées ».

Une diversification post-forestière avec des enjeux économiques, environnementaux et sociaux : comme évoqué plus haut, à côté du cacao, la diversification progresse également dans un rythme étonnant. En dépit des prix les plus bas du caoutchouc depuis 20 ans, le rythme de nouvelles plantations d’hévéa a certes ralenti mais progresse encore dans plusieurs régions. Après une période faste de prix de la noix de cajou, le prix s’effondre en 2019 mais ne décourage pas les nouvelles plantations. Les petits élevages progressent. L’orpaillage continue de drainer la main-d’œuvre.

La première raison derrière ce processus de diversification continuant malgré la chute des prix (avec l’exception majeure du prix de l’or), relève du changement écologique et d’une stratégie d’agriculture post-forestière, et post-monoculture. Face aux difficultés de la replantation cacaoyère dans un environnement privé de rente forêt et touché par le changement climatique, les planteurs s’essaient à d’autres cultures. Mais cette diversification ne sonne pas nécessairement le glas du cacao. Ainsi, les hévéas génèrent des revenus en période creuse du cacao et permettent d’acheter des intrants clefs à cette période. Ils peuvent même être abattus pour revenir au cacao. Ce sont sans doute les anacardiers qui illustrent le mieux la notion de transition agroforestière puisque l’objectif de plantations d’anacardiers est désormais d’augmenter les chances de survie des jeunes plants de cacao associés. Les planteurs découvrent en effet qu’ils peuvent replanter le cacaoyer sous ces arbres avec moins de mortalité. L’association anacardier/ cacaoyer est une des grandes innovations paysannes des années 2010.

Quant aux élevages de moutons et porcs, ils fournissent une fertilisation biologique de plus en plus appréciée, destinée aux vieux mais aussi jeunes plants de cacao, réduisant la mortalité.

La seconde raison relève bien des enjeux fonciers évoqués plus hauts. Dans un contexte de jachères générées par mortalité cacaoyère, dans plusieurs régions, la deuxième ou troisième génération d’autochtones tente de remettre en cause les droits sur ces terres de la deuxième ou troisième génération « d’immigrants ». Ces derniers tentent de gérer ce risque croissant en plantant des arbres qui ont plus de chances de réussir que le seul cacaoyer, notamment l’hévéa et de plus en plus l’anacardier.

Enfin, un planteur de plus en plus enrôlé dans des « coopératives » : ce développement des coopératives dans le paysage agricole a quelques avantages. Comparé à 2000, les monopoles d’acheteurs locaux ont régressé. Il y a plus de concurrence entre les coopératives. Les planteurs peuvent obtenir des services plus réguliers qu’auparavant, notamment le crédit engrais et la livraison d’engrais (poussés en cela par l’industrie du cacao), ce que les planteurs souhaitent, mais ils sont incités ainsi à prendre des risques. Les coopératives méritent rarement leur nom. Il s’agit le plus souvent d’affaires commerciales privées qui s’intéressent plus à leurs marges nettes qu’à l’intérêt des planteurs.

Des labels dits durables sont promus par les ONG internationales et l’industrie du chocolat mais le planteur ne se sent guère concerné. Les certifications véhiculées par lesdites coopératives sont peu transparentes et conduisent plutôt les planteurs vers l’impasse.

La notion même de « planteur » se complexifie. Lorsque le créateur de la plantation retourne au village d’origine, il confie souvent sa cacaoyère à son fils « gestionnaire » mais garde un droit de regard (d’où l’importance du téléphone cellulaire chez presque 100 % des planteurs). Le fils est éventuellement interchangeable s’il ne donne pas satisfaction. En cas de décès, le conseil de famille intervient souvent. Parallèlement, le fils gestionnaire peut créer sa propre plantation.

Les facultés d’ajustement et d’innovation de l’agriculture familiale aux changements. La force de l’agriculture familiale est bien sa capacité de recomposition permanente et d’ajustement aux cycles familiaux et aux changements d’environnement. Parmi les avantages de l’agriculture familiale dans l’histoire du cacao, les migrants gardent des contacts et des intérêts dans le village d’origine tout en se déplaçant à la recherche de forêts et maintenant de jachères. Ainsi, comme évoqué plus haut, outre ses réseaux d’information via son parcours migratoire, une famille sur deux générations peut avoir deux ou trois espaces physiques et économiques avec lesquels elle compose. C’est une grande chance pour le pays et ses voisins que de disposer d’une telle intégration régionale informelle.

Ces processus restent difficiles à quantifier et nécessiteraient un « observatoire du cacao » pour étudier en continu les changements dans les revenus, le patrimoine, la résilience des exploitations, les dynamiques foncières, les migrations et le travail, les arrangements institutionnels (combinant merveilleusement l’accès à la terre, au travail et au capital), sans oublier les interactions avec l’industrie du chocolat.

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